Humeurs

Le deuil périnatal

Je me suis entretenue avec Valérie Robitaille qui a vécu l’impensable : perdre son bébé le jour même de l’accouchement. Elle a écrit un texte très poignant qui raconte son histoire, je lui laisse ma tribune le temps de ces quelques lignes…

Valérie et sa bedaine de 30 semaines

L’histoire de Rose

5 janvier 2019. Une date qui restera à jamais gravée dans mon coeur, dédiée à mon premier bébé, ma première fille. Tout a commencé en avril 2018, lorsque j’ai aperçu les deux petites lignes roses sur le test de grosses. La ligne indicatrice était incroyablement pâle, mais elle était là! Deux semaines seulement après avoir retiré mon stérilet, mon chum et moi ne pouvions pas y croire. Nous avons refait un test le lendemain matin et nous nous sommes même rendus à la pharmacie pour valider le résultat avec le pharmacien. Après coup, nous nous sentions tellement ridicules! La grande aventure était donc entamée, nous allions devenir parents! La grossesse s’est déroulée dans la plus grande perfection. Pratiquement pas de nausées au premier trimestre, un bulletin parfait à chacune de mes visites chez le médecin, une belle bedaine ronde et la cerise sur le sunday, nous allions avoir une petite fille, mon plus grand rêve. Avant même de rencontrer mon chum, je savais que je voulais avoir une fille et qu’elle s’appellerait Rose. Elle était maintenant réalité et elle me séduisait chaque jour en me déformant le ventre avec sa gymnastique intra-utérine. Pendant les 38 premières semaines de cette grossesse, je me sentais zen, je ne me posais pas trop de questions et j’avais une confiance aveugle en la vie. Puis le matin du mardi 1er janvier 2019, je me réveille avec l’impression que ma petite Rose s’est transformée en une brique dans mon bas ventre. Normalement le matin elle est très active mais ce matin là, aucun mouvement. Je tente de la stimuler un peu en tapotant ma bedaine et en buvant un café mais rien à faire, madame ne bronche pas. C’est en pleurant que je demande à mon chum de m’amener à l’hôpital. En arrivant à la maternité de la Cité de la Santé à Laval, on me branche immédiatement sur le moniteur foetale. Je retrouve vite le sourire quand l’infirmière m’informe que la petite Rose va très bien. Elle était simplement dans une phase de sommeil mais ses signes vitaux sont parfait. Je reste branchée une bonne trentaine de minutes et je profite de chaque petits coups que je ressens à nouveau. Quelle actrice cette Rose! Nous rentrons à la maison le coeur léger.


Jeudi le 3 janvier, j’ai mon rendez-vous de suivi à la clinique. Mon médecin est en vacances mais je rencontre une autre médecin très sympathique. Écoute du petit coeur; tout est beau, il bat son rythme parfait comme toujours! Mon col est bien fermé mais la médecin me propose d’effectuer un stripping quand même, ce que je m’empresse d’accepter puisque même si je ne suis qu’à 38 semaines et 4 jours, je n’en peux plus d’attendre de rencontrer mon bébé. Je rentre donc à la maison encore une fois le sourire aux lèvres d’avoir un bébé qui va si bien. Vendredi matin, je me réveille avec des contractions non douloureuses.Plus la journée avance, plus l’intensité des contractions augmente mais je suis tout de même capable de fonctionner. Nous nous rendons même au magasin pour acheter des items de dernière minute car nous sentons que bébé Rose arrivera dans les prochaines heures. Vers 19h, toujours vendredi, mes contractions deviennent de plus en plus douloureuses. Je prends minutieusement en note l’heure de chacune comme on nous explique de le faire dans le guide Mieux Vivre. Les heures passent, mes contractions continuent aux 5 minutes environ. J’appelle à la maternité afin de savoir si c’est le moment de m’y présenter. On me suggère de prendre un bain chaud et ensuite d’aller me coucher du côté gauche. Si le travail est vraiment entamé, je n’arriverai pas à dormir. Effectivement, je n’arrive pas à dormir. Vers 23h, j’appelle mon chum qui est chez des amis et je lui demande de revenir puisque nous devrons aller à l’hôpital sous peu. Je préfère rester à la maison le plus longtemps possible puisque je ne veux surtout pas qu’on me retourne chez moi une fois rendu à l’hôpital. 4h du matin, je pense que j’ai assez attendu, il est temps d’y aller. Je réveille mon chum, nous enfilons nos manteaux (de peine et de misère dans mon cas) et nous nous dirigeons vers l’endroit où nous allons ENFIN rencontrer notre précieuse. Sur le chemin, entre deux contractions, je demande à mon chum s’il pense que bébé Rose a mal elle aussi lorsque mon ventre contracte. À notre arrivée à la maternité, on m’installe sur un lit afin de vérifier mon col et de prendre les signes vitaux de bébé. L’infirmière me demande de changer de position à quelques reprises car elle n’arrive pas à trouver le coeur. Elle me demande ensuite de me rhabiller et me dit de me rendre à ma chambre où une autre infirmière viendra prendre les signes vitaux. Je m’y rends péniblement, très inconsciente du fait que nous n’avons pas entendu le petit coeur. 4h30. Une fois installée dans ma chambre, deux infirmières et deux médecins s’y trouvent. La médecin de garde effectue une échographie. Elle commence par me montrer le crâne de bébé. Puis, elle descend la sonde jusqu’à la poitrine. Aucun mouvement. Je le vois. Je ne le comprends pas. Elle me dit, et je n’oublierai jamais cette phrase de toute ma vie « L’infirmière n’a pas réussi à trouver le battement de coeur tout à l’heure parce que son petit coeur ne bat plus. »
Silence.


« Je suis désolée » ajoute-t-elle. Je ne sens plus mes contractions. Je ne dis rien. Je regarde les deux infirmières debout devant moi et je vois leur larmes qui coulent. Mes yeux à moi sont bien secs pourtant. Je me retourne vers mon chum qui lui aussi a les yeux mouillés. Pas moi. Les seules paroles que j’arrive à prononcer sont « Ok, alors là, on fait quoi? » La médecin m’explique que je devrai avoir un accouchement naturel et que nous devons attendre que le travail avance. On me donnera tout les médicaments nécessaires pour calmer ma douleur mais avant on doit me faire passer plusieurs tests. Je me laisse piquer, manipuler, je réponds tel un robot aux mille et unes questions qu’on me pose. On me parle de deuil, d’autopsie, de disposition du corps et de maison funéraire. J’appose ma signature sur des formulaires. Ce n’est que cinq heures plus tard que l’anesthésiste arrive pour mon épidurale. Une fois engourdie, mon chum et moi arrivons à faire une sieste interrompu par le va et vient dans la chambre. 11h. Je décide d’informer ma mère et ma belle-soeur, qui sont à Québec, de l’horrible verdict que nous venons de recevoir. Je n’ai pas le courage de leur parler de vive-voix car je sens que je suis dans une bulle de protection et que si j’explique l’histoire à voix haute, je vais craquer. Je ne peux pas craquer car Rose est toujours en moi et je devrai accoucher d’ici quelques heures. J’aurai besoin de toute mes forces. Je leur envoie donc l’information par message texte, en leur disant de ne pas venir, que ça ne sert à rien.


Quelques heures plus tard, mon frère, qui était de passage à Montréal, retenti dans ma chambre. Si mon chum et moi ne réalisons toujours pas vraiment ce qui se passe, mon frère lui, l’a bien saisi. Il est bouleversé. Il passe l’après-midi avec nous et nous arrivons à discuter de tout et de rien pour faire passer les longues heures où mon travail avance à pas de tortue. En fin d’après-midi, il m’informe que ma mère et ma belle-soeur sont en route. Je ne comprends pas trop pourquoi puisqu’elles ne pourront rencontrer Rose. Nous ne pensons pas être capables de la voir lorsqu’elle sortira. À 18h30, je suis enfin dilatée à 10 et je ressens la puissante envie de pousser. La médecin de garde, celle-là même qui m’a fait mon stripping 48 heures plus tôt, se présente dans ma chambre. Il ne me faut que 20 minutes pour expulser mon rêve. Ma fille ne voit pas le jour, mais sort tout de même de moi à 18h50 le samedi 5 janvier 2019. L’infirmière me demande si je veux l’avoir sur moi et sans hésiter une seule seconde, je réponds à l’affirmative. Je ne comprends même pas que j’ai pu croire un seul instant pouvoir l’accoucher et en disposer immédiatement. Elle est belle! Exactement comme je me l’étais imaginée. Des cheveux noirs, de minuscules oreilles comme son papa et un petit nez fin. Ce n’est pas morbide du tout, c’est juste un petit bébé tout chaud qui dort sur ma poitrine. Je n’ai plus aucune notion du temps. Je ne peux détacher mon regard de son petit visage car je sais que nos heures sont comptées. Mon chum quitte la chambre pour appeler ses proches et leur annoncer la terrible nouvelle. Je prends ce temps seule avec ma fille pour lui dire tout ce que je n’aurai plus jamais la chance de lui dire. Je m’imprègne d’elle. Je suis sereine.


En fin de soirée, ma mère, mon frère et ma belle-soeur entrent dans la chambre et viennent rencontrer Rose. Ma mère et ma belle-soeur la prennent et la bercent. Je les regarde faire et j’essaie de m’imaginer que tout ceci est normal. Ça me fait du bien. Après le départ de mes visiteurs, nous passons quelques moments à 3, mon chum, Rose et moi. Nous la remettons aux infirmières pour la nuit et tentons de dormir du mieux que nous le pouvons. Au petit matin, une infirmière nous ramène notre petit trésor afin que nous puissions lui faire nos adieux. Sa petite peau douce est désormais froide et ce petit bébé qui dort n’a pas les petites joues roses. Nous prenons le temps de la cajoler et de l’admirer puis vient le temps de la remettre aux infirmières, d’accepter que nous ne la reverrons plus jamais. En échange de mon bébé, je reçois une boite blanche contenant entre autre son bracelet d’hôpital, un bonnet de laine et une clé USB de photos que les infirmières ont prises. Nous rentrons à la maison à deux, et non pas à trois comme prévu. Je n’ose imaginer ce qui nous attend une fois que nous réaliserons vraiment ce qui vient de se passer. Comment pourrons-nous continuer d’être heureux en sachant que nous avons laissé notre fille derrière? Je suis maintenant maman de deux filles. Rose a une petite soeur, notre arc-en-ciel Léonie, qui est arrivée dans nos vie en mai 2020.


10 mois jour pour jour après la naissance de Rose, sa cousine Léa est allé la rejoindre dans des circonstances tragiquement similaires.


Je pense qu’il est impossible d’accepter le sort qui a été réservé à nos bébés, mais il est possible d’apprendre à vivre avec cette peine qui s’adoucit avec le temps. Oui, ce maudit temps qui ne passe pas assez vite quand on a le coeur arraché. Ma petite Rose fera toujours partie de ma famille et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour qu’elle ne soit pas oubliée car même si elle n’a vécu qu’en moi,elle a existé et elle a su, à sa manière, toucher les gens qui l’ont aimé tout autour d’elle.

Valérie Robitaille

Une précieuse photo de la petite Rose 🌹

J’ai eu le bonheur de recevoir Valérie pour un épisode de mon podcast À Huis Clos, je vous invite à l’écouter pour en apprendre davantage sur son expérience : (lien à venir)

Pour rejoindre Valérie directement, vous pouvez lui écrire via sa page instagram : https://www.instagram.com/valou224/

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